Histoire de Kyiv : entretien avec un historien specialiste de la Russie kievienne
De la fondation legendaire au VIe siècle a la ville-front de 2026, Kyiv accumule mille cinq cents ans de strates : polianes, princes Riourikides, croix orthodoxe, cavaliers mongols, magnats polonais, tsars russes, soviets, et aujourd'hui une république qui se defend. Pour comprendre cette ville-palimpseste, nous avons rencontre un historien specialiste de la Russie kievienne.
En resume. Stanislas Volkov, historien d'origine ukrainienne installe a Paris depuis 30 ans, retrace les grandes ruptures de l'histoire de Kyiv : la fondation par les frères Kyi, Schek et Khoryv, l'age d'or de la Russie kievienne sous Iaroslav le Sage au XIe siècle, la destruction par les Mongols en 1240, les siècles lituaniens et polonais, l'annexion russe de 1654, le traumatisme de l'Holodomor, l'indépendance de 1991, Maidan en 2014, et la guerre en cours depuis fevrier 2022. Une lecture longue durée pour saisir l'epaisseur d'une ville qui a survecu a presque tous ses envahisseurs.
Quand on demande a Stanislas Volkov ce qui l'a pousse a consacrer trente ans a l'histoire de Kyiv, il sourit : "Ma grand-mère me racontait que ma famille etait passee, en deux siècles, sous quatre drapeaux differents sans avoir jamais demenage. C'est typique de cette region. Comprendre cela, c'est comprendre l'Europe orientale." Ne a Lviv en 1974, il quitte l'Ukraine en 1996 pour la France, ou il enseigne aujourd'hui l'histoire des Slaves de l'Est dans une université parisienne.
Son bureau ressemble a une bibliotheque slave : annales russes, codex polonais, photographies de fouilles archeologiques. Il prepare un nouvel ouvrage sur la cathédrale Sainte-Sophie de Kyiv. Nous l'avons rencontre un après-midi de mars 2026, alors que la guerre en Ukraine est entree dans sa quatrieme annee. La conversation, prevue pour une heure, en a dure pres de trois.
Aux origines de Kyiv : les polianes et les frères fondateurs
Camille Lefevre. Stanislas, commencons par le commencement. Quand et comment Kyiv apparaît-elle dans l'histoire ?
Stanislas Volkov. La date traditionnellement retenue est 482, mais soyons honnetes : c'est une date de convention, fixee a l'époque sovietique pour célébrer un 1500e anniversaire en 1982. Les fouilles archeologiques montrent une présence humaine continue sur les collines au-dessus du Dniepr depuis le VIe siècle. La ville mediavale, elle, prend forme au IXe siècle. Avant cela, on a une serie de villages slaves orientaux appartenant a une tribu particuliere : les polianes.
C. L. Les polianes, justement. Qui sont-ils ?
S. V. Les polianes - le mot vient de "polje", la plaine - sont l'une des tribus slaves orientales installées dans la moyenne vallée du Dniepr. Les annales russes anciennes, en particulier le Récit des temps passés rédigé au début du XIIe siècle, leur attribuent un rôle fondateur. Selon la légende, trois frères et leur sœur - Kyi, Schek, Khoryv et Lybid - ont fondé une ville sur trois collines au-dessus du fleuve, et l'ont nommée d'après l'aînée, Kyi. C'est de là que vient "Kyiv". On trouve encore aujourd'hui ces noms dans la toponymie : la colline Khoreva, la rivière Lybid.
C. L. Cette legende, est-ce de l'histoire ou du mythe ?
S. V. C'est un mythe fondateur, comme Romulus et Remus pour Rome. Les frères Kyi, Schek et Khoryv n'ont sans doute jamais existe au sens biographique. Mais le mythe est porteur d'une verite : Kyiv est nee de la rencontre de plusieurs villages slaves sur un site exceptionnel - une falaise dominant le Dniepr, qui etait l'autoroute commerciale de l'époque entre la Baltique et la mer Noire, la fameuse route "des Varegues aux Grecs". A la fin du IXe siècle, Kyiv devient la capitale d'un état naissant.
L'age d'or de la Russie kievienne (IXe - XIIe siècle)
C. L. Cet état naissant, c'est la Russie kievienne. Pouvez-vous expliquer ce qu'elle etait ?
S. V. La Russie kievienne, ou Rus' de Kiev en historiographie, est une federation de principautes slaves orientales qui s'etend du IXe au milieu du XIIIe siècle, avec Kyiv pour capitale. Elle est fondée par une dynastie d'origine varegue - donc scandinave - les Riourikides, autour des annees 880. Au sommet de sa puissance, sous Volodymyr le Grand puis sous son fils Iaroslav le Sage, la Rus' couvre un territoire enorme : du nord de la mer Noire jusqu'a la Baltique, et de la Vistule a la Volga. C'est l'un des plus grands états d'Europe a l'époque.
C. L. Volodymyr le Grand, justement, est associe a un événement majeur : la conversion au christianisme en 988.
S. V. Tout a fait. En 988, le prince Volodymyr - on dit aussi Vladimir en russe - se fait baptiser et impose le christianisme orthodoxe a son peuple. La tradition raconte qu'il aurait envoye des emissaires examiner les grandes religions monotheistes - judaisme khazar, islam des Bulgares de la Volga, christianisme latin de Rome, christianisme byzantin de Constantinople - et qu'après avoir entendu le recit emerveille de ses envoyes a Sainte-Sophie de Constantinople, il aurait choisi Byzance. Le bapteme de masse a lieu dans le Dniepr, a Kyiv. C'est un acte fondateur : il rattache toute l'Europe orientale slave a l'orbite culturelle byzantine, avec son alphabet cyrillique, sa liturgie, son architecture a coupoles.
C. L. Et Iaroslav le Sage, qui regne de 1019 a 1054 ?
S. V. Iaroslav, c'est l'apogee. Il fait construire la cathédrale Sainte-Sophie de Kyiv en 1037 - encore debout aujourd'hui, un chef-d'œuvre - sur le modèle de celle de Constantinople. Il fait redacter la Pravda Russkaja, la "Verite russe", qui est le premier code de lois ecrit slave oriental. Il marie ses filles a des rois européens - Anne de Kyiv epouse Henri Ier de France en 1051, devient reine consort, et son nom figure encore en cyrillique sur l'acte de mariage de leur fils Philippe Ier. C'est dire le rayonnement diplomatique de Kyiv au XIe siècle. après la mort de Iaroslav, en 1054, ses fils se partagent le royaume et commencent les querelles d'héritage qui vont fragiliser la federation.
1240 : l'invasion mongole et la fin d'un monde
C. L. On arrive a 1240. Qu'est-ce qui se passe ?
S. V. 1240 est l'annee de la catastrophe. Les armees mongoles, sous le commandement de Batu Khan, petit-fils de Gengis Khan, ravagent toute l'Europe orientale. après la chute de Vladimir en 1238 et de plusieurs autres villes du nord, ils descendent vers Kyiv. La ville resiste, mais elle est prise et detruite le 6 decembre 1240. Les chroniques racontent que les Mongols ne laissent presque rien debout. La cathédrale de la Dime, qui etait l'église principale construite sous Volodymyr, s'effondre. La population est massacree ou reduite en esclavage. Pendant des siècles, Kyiv n'est plus qu'une bourgade en ruines.
C. L. C'est une rupture totale ?
S. V. Quasi totale. La Russie kievienne disparait. Le centre de gravite politique des Slaves orientaux se deplace vers le nord-est, vers Vladimir puis Moscou, qui devient le foyer d'une nouvelle entite - la future Russie moscovite. Kyiv, elle, est sous tutelle mongole pendant un siècle. Le voyageur arabe Ibn Battuta, qui passe dans la region au XIVe siècle, decrit une ville modeste. C'est aussi le moment ou les destins de la Russie du nord et de l'Ukraine commencent a diverger durablement. Cette divergence est la clé pour comprendre la situation contemporaine : l'idee qu'Ukrainiens et Russes seraient "un seul peuple" est anachronique - les chemins se separent au XIIIe siècle déjà.
Quatre siècles entre Lituanie et Pologne
C. L. après les Mongols, qui prend le controle de Kyiv ?
S. V. Au XIVe siècle, le Grand-Duché de Lituanie - un état puissant, païen puis christianisé - étend son emprise vers le sud. En 1362, le grand-duc Algirdas remporte la bataille des Eaux Bleues contre les Mongols et intègre Kyiv et toute la rive droite du Dniepr à son territoire. Pendant près de deux siècles, Kyiv est une ville lituanienne. Curieusement, c'est une période plutôt favorable : les Lituaniens sont relativement tolérants, ils laissent l'orthodoxie en paix, ils respectent le droit local. La ville reprend doucement vie.
C. L. Et la Pologne arrive quand ?
S. V. En 1569 par l'Union de Lublin, qui fusionne le royaume de Pologne et le Grand-Duche de Lituanie en une seule entite : la République des Deux Nations - Pologne-Lituanie. Kyiv passe sous administration polonaise. La situation devient plus tendue : la noblesse polonaise est catholique, parle polonais, et impose progressivement sa culture aux paysans ukrainiens orthodoxes. C'est dans ce contexte qu'apparaissent les cosaques zaporogues, ces communautés guerrieres autonomes sur les rives du Dniepr, qui se posent en defenseurs de l'orthodoxie et de la liberte ukrainienne. Bohdan Khmelnitski, l'hetman cosaque, declenche en 1648 un grand soulevement contre la Pologne. Pour sceller son alliance, il signe en 1654 le traite de Pereyaslav avec le tsar de Moscou. Kyiv passe sous le controle russe.
L'annexion par l'Empire russe (1654 - 1917)
C. L. Le traite de Pereyaslav, c'est encore aujourd'hui un sujet brulant.
S. V. très brulant. Pour les historiens russes, c'est la "reunification" de la Russie kievienne avec sa fille moscovite. Pour les historiens ukrainiens, c'est une alliance militaire malheureuse qui se transforme en annexion. La verite est entre les deux : le traite original etait un pacte d'allegeance, pas une annexion pure. Mais les tsars ont progressivement reduit l'autonomie cosaque, jusqu'a la dissoudre completement sous Catherine II en 1764. A partir de la, Kyiv devient une ville imperiale russe.
C. L. Comment vit la ville sous l'Empire russe ?
S. V. Au XIXe siècle, c'est une ville en plein essor. Le quartier de Sviatoshyn se développe, le funiculaire est construit en 1905, l'avenue Khrechtchatyk devient une grande artère bourgeoise. Mais c'est aussi une ville sous surveillance. La langue ukrainienne est interdite de publication par l'oukase de 1876 - oukase d'Ems. L'église gréco-catholique ukrainienne est persécutée. L'identité ukrainienne est niée : pour Saint-Pétersbourg, il n'existe que des "Petits-Russes", variante folklorique du peuple russe. Pourtant, c'est aussi à cette époque que se forme la conscience nationale ukrainienne moderne, autour de figures comme Taras Chevtchenko, le poète-prophète, mort en 1861.
Holodomor, guerre, période sovietique (1917 - 1991)
C. L. 1917, la revolution russe. L'Ukraine tente une indépendance ?
S. V. Oui. Entre 1917 et 1921, l'Ukraine connaît plusieurs gouvernements et plusieurs guerres successives - République populaire ukrainienne, Hetmanat, Directoire, occupation austro-allemande, guerre civile, intervention bolchevique. Kyiv change de mains dix-huit fois en quatre ans. C'est une période de chaos absolu. Au final, les bolcheviks l'emportent, et l'Ukraine est intégrée a l'URSS comme République Socialiste Sovietique d'Ukraine en 1922.
C. L. Vient ensuite l'Holodomor. Comment le definissez-vous ?
S. V. L'Holodomor - litteralement "mort par la faim" en ukrainien - est la grande famine organisée par Staline en 1932 et 1933, qui frappe specifiquement les paysans ukrainiens dans le cadre de la collectivisation forcee. Les chiffres sont debattus, mais la fourchette communement admise est de 3,5 a 5 millions de morts en moins de deux ans. Le Parlement européen et de nombreux États l'ont reconnu comme genocide. Pour la conscience ukrainienne, c'est un traumatisme fondateur, comparable a la Shoah pour les Juifs ou au genocide armenien pour les Armeniens. A Kyiv, le memorial de l'Holodomor, inaugure en 2008, est l'un des sites les plus visites par les écoles.
C. L. Et la Seconde Guerre mondiale ?
S. V. Catastrophique. Kyiv est occupee par la Wehrmacht le 19 septembre 1941. Pendant deux ans, la ville vit sous administration nazie. Le massacre de Babi Yar, le 29 et 30 septembre 1941, voit l'execution de 33 771 Juifs en deux jours - l'une des plus grandes tueries en une seule opération de toute la Shoah. Au total, environ 100 000 personnes sont assassinees a Babi Yar pendant l'occupation. La ville est liberee le 6 novembre 1943 par l'Armee rouge, au prix d'enormes pertes. après la guerre, Kyiv est reconstruite dans le style stalinien classique. La place de l'Indépendance d'aujourd'hui - le Maidan - prend sa forme dans les annees 1950.
L'indépendance et la lente redecouverte (1991 - 2013)
C. L. 1991, l'effondrement de l'URSS. Kyiv devient la capitale d'un État indépendant.
S. V. Le 24 août 1991, le parlement ukrainien declare l'indépendance, ratifiee par referendum le 1er decembre - 92 % de oui, y compris en Crimee. Mais l'indépendance est plus difficile a vivre qu'a proclamer. Les annees 1990 sont rudes : effondrement economique, hyperinflation, oligarchie predatrice, cynisme generalise. Sous Leonid Koutchma, président de 1994 a 2005, le pays oscille entre Russie et Occident sans choisir. La langue ukrainienne reprend timidement ses droits - les enseignes redeviennent bilingues, certaines écoles repassent en ukrainien - mais le russe reste dominant a Kyiv jusqu'aux annees 2000.
C. L. Quand commence le véritable basculement vers l'identité ukrainienne ?
S. V. Avec la Revolution orange de 2004 - 2005. après la fraude de l'élection présidentielle qui voulait imposer Viktor Ianoukovitch, des centaines de milliers de Kievites occupent la place de l'Indépendance pendant des semaines. C'est la premiere fois depuis 1991 que la ville se reapproprie son espace politique. Viktor Iouchtchenko finit par etre elu. Sa presidence echoue economiquement, mais culturellement, c'est la grande redecouverte : reconnaissance de l'Holodomor, renouveau de l'église greco-catholique, ouverture des archives sovietiques, reedition des classiques de la littérature ukrainienne. Une génération grandit en se sentant ukrainienne, pas "sovietique residuelle".
De Maidan a la guerre totale (2014 - 2026)
C. L. Maidan 2013 - 2014. Pourquoi est-ce un tournant ?
S. V. Parce que cette fois, ce n'est pas seulement une question d'élection truquee. C'est un choix de civilisation. En novembre 2013, le président Viktor Ianoukovitch refuse a la derniere minute de signer l'accord d'association avec l'Union européenne, sous pression du Kremlin. Spontanement, des étudiants kievites occupent la place de l'Indépendance pour reclamer l'accord européen. Quand la police les disperse violemment dans la nuit du 30 novembre, ce sont des centaines de milliers de citoyens qui descendent dans la rue. La revolution dure trois mois, dans le froid, avec des barricades, des tirs de snipers - 107 morts cote manifestants, les fameux "Heros celestes". Ianoukovitch fuit le 22 fevrier 2014. Quelques jours après, la Russie annexe la Crimee et arme les separatistes du Donbass. La guerre commence des 2014.
C. L. Et le 24 fevrier 2022 ?
S. V. A 5 heures du matin, l'invasion russe a grande échelle commence. Des colonnes blindees franchissent la frontiere bielorusse au nord et marchent vers Kyiv. Pendant cinq semaines, la capitale est encerclee. Bordels d'horreurs a Boutcha, Irpin, Hostomel - banlieues nord de Kyiv. La ville tient. Le président Volodymyr Zelensky reste sur place, son fameux "j'ai besoin de munitions, pas d'un taxi". Les Russes sont repousses fin mars 2022. Depuis, Kyiv vit sous menace permanente : missiles balistiques, drones Shahed, alertes anti-aeriennes très frequentes. En 2026, alors que je vous parle, la guerre continue. Le metro fait toujours office d'abri. Mais la ville fonctionne. Les écoles ouvrent, les théâtres jouent, les universités enseignent. C'est cela qui frappe : la normalite obstinee.
Kyiv, ville-palimpseste : ce que l'histoire a depose
C. L. Si vous deviez decrire Kyiv en un mot, ce serait lequel ?
S. V. Palimpseste. Un parchemin qu'on a gratte et reecrit plusieurs fois, et ou l'on devine encore les couches anciennes sous l'ecriture actuelle. Quand vous montez sur la colline Saint-Volodymyr, vous voyez d'abord la statue du prince qui christianisa la Rus' en 988. En dessous, une église du XIXe siècle. En dessous encore, les fondations d'une chapelle médiévale. Et tout en bas, le Dniepr - meme fleuve que celui ou Volodymyr a fait baptiser son peuple. Cette stratification est partout : la cathédrale Sainte-Sophie est du XIe siècle mais a recu un baroque ukrainien au XVIIe ; la Laure des Grottes melange grottes troglodytes du XIe siècle et coupoles dorees du XVIIIe ; le quartier de Podil garde ses ruelles médiévales sous des facades imperiales du XIXe.
C. L. Et les gens, dans tout cela ?
S. V. Les gens portent aussi cette stratification. Une famille kievite typique aura un grand-père qui parlait russe à la maison parce qu'il a fait sa scolarité sous Brejnev, des parents qui ont vécu Maidan et basculent vers l'ukrainien, des enfants qui apprennent l'anglais et regardent des séries américaines. Beaucoup ont des cousins en Russie qu'ils n'ont plus jamais revus depuis 2022. D'autres ont enterré des proches au front. Cette épaisseur historique, vous la sentez dans les conversations, dans les choix de prénoms - on appelle de plus en plus les enfants Volodymyr ou Iaroslava, en lien avec la Rus' kievienne -, dans les chansons. Kyiv n'est pas une ville de bibliothèque : c'est une ville où l'histoire est vivante.
Questions rapides : six idees recues a tester
Pour conclure cette plongee historique, nous avons demande a Stanislas Volkov de trancher rapidement six affirmations couramment entendues sur Kyiv.
Kyiv a été fondée par les Vikings - vrai ou faux ?
Faux, mais nuance. La ville existe avant l'arrivée des Varegues - ces Scandinaves marchands. La dynastie régnante, les Riourikides, est en revanche d'origine varegue. Les Vikings n'ont pas fondé Kyiv, ils ont fondé sa première dynastie politique.
La Russie d'aujourd'hui descend directement de la Russie kievienne - vrai ou faux ?
Partiellement vrai. La Russie moscovite revendique l'héritage de la Rus', mais l'Ukraine et la Bielorussie aussi. après 1240, la federation eclate ; chacun de ces trois peuples est legitime a se reclamer de l'héritage kievien.
L'Holodomor était une famine naturelle, pas un crime organisé - vrai ou faux ?
Faux. Les archives sovietiques ouvertes après 1991 montrent une politique deliberee de requisition des recoltes, de fermeture des frontieres ukrainiennes pour empecher la fuite, et de criminalisation de la collecte de grains. Le Parlement européen l'a reconnu comme genocide.
Avant 2014, Kyiv etait une ville majoritairement russophone - vrai ou faux ?
Vrai en pratique, faux en sociologie. Le russe etait la langue dominante de la rue et des affaires. Mais les enquêtes d'identité montraient déjà une majorite de Kievites se declarant ukrainiens. Le basculement linguistique vers l'ukrainien s'est fait massivement après 2022.
La cathédrale Sainte-Sophie est plus ancienne que celle de Constantinople - vrai ou faux ?
Faux. Sainte-Sophie de Constantinople date du VIe siècle (consacree en 537). Sainte-Sophie de Kyiv est du XIe siècle (vers 1037). La kievite est inspiree de la byzantine, pas l'inverse.
Anne de Kyiv, reine de France au XIe siècle, savait lire et ecrire - vrai ou faux ?
Vrai. Fille de Iaroslav le Sage, elle signe l'acte de mariage de son fils Philippe Ier en cyrillique, alors que son mari Henri Ier signe d'une croix car il est analphabete. La culture des Riourikides etait nettement plus lettree que celle des Capetiens du XIe siècle.
Conclusion : les trois choses a retenir
C. L. Stanislas, pour conclure, quelles sont les trois choses qu'un voyageur ou un curieux devrait absolument retenir sur l'histoire de Kyiv ?
S. V. Premiere chose : Kyiv a 1500 ans, et la plupart de ses siècles ont été domines ou occupes par d'autres - Mongols, Lituaniens, Polonais, Russes, Sovietiques. L'indépendance reelle date de 1991 ; elle est jeune et elle est fragile. Quand on visite la ville, il faut garder en tête cette intermittence : l'ukrainite a survecu malgre les pouvoirs, pas grace a eux.
Deuxieme chose : Kyiv est la mère des Slaves de l'Est, mais elle n'appartient a personne d'autre qu'a elle-meme. La Rus' kievienne du XIe siècle est un héritage commun aux Russes, aux Ukrainiens et aux Bielorusses. Mais l'idee d'une "Russie eternelle" qui inclurait l'Ukraine est une construction imperiale tardive, du XVIIIe siècle, pas une realite historique.
Troisieme chose : la ville actuelle est un palimpseste vivant. Quand vous marchez dans Kyiv en 2026, vous croisez les couches : un metro sovietique qui sert d'abri anti-aerien, une cathédrale du XIe siècle, des immeubles staliniens, des cafes de la génération Maidan, des memoriaux du Holodomor, des affiches pour le front. Cette epaisseur historique fait la singularite et la beaute de Kyiv. Pour la lire, il faut prendre son temps - et venir, quand la securite le permettra de nouveau, marcher sur ses sept collines.
Questions frequentes des lecteurs
En 2026, peut-on voyager a Kyiv en tant que touriste ?
Le pays est en guerre depuis fevrier 2022 et l'espace aerien ukrainien est ferme. Quelques voyageurs solidaires entrent par voie terrestre depuis la Pologne, mais les ambassades occidentales deconseillent formellement le tourisme classique. Pour preparer un futur voyage, consultez notre guide de Kyiv et notre guide de l'histoire et de la culture ukrainienne.
Quels sont les sites historiques de Kyiv inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO ?
Deux ensembles sont inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO : la cathédrale Sainte-Sophie de Kyiv avec ses batiments monastiques associes (inscrite en 1990) et la Laure des Grottes - Kyievo-Petcherska Lavra (inscrite en 1990 également). Tous deux datent du XIe siècle pour leur fondation et représentent l'apogee de l'architecture de la Rus' kievienne.
Quelle est la difference entre "Kyiv" et "Kiev" ?
"Kiev" est la transliteration depuis le russe ; "Kyiv" est la transliteration depuis l'ukrainien. Depuis 2018, le gouvernement ukrainien promeut activement la forme "Kyiv" en anglais et dans les langues étrangères, et la plupart des medias internationaux ont suivi après 2022. En français, les deux formes coexistent, mais "Kyiv" est de plus en plus utilisee. Pour notre guide complet, nous utilisons les deux selon le contexte historique.
Pourquoi parle-t-on de "Russie kievienne" et non "Ukraine kievienne" ?
Le terme "Rus'" est l'auto-désignation de l'état fondé au IXe siècle ; il a été traduit historiquement par "Russie" en français, ce qui prête à confusion aujourd'hui. Les historiens ukrainiens préfèrent souvent "Rus' de Kyiv" pour éviter l'amalgame avec la Russie moderne, qui n'apparaît politiquement qu'au XIVe - XVe siècle autour de Moscou. Pour approfondir, voir notre article La Russie kievienne et les Slaves du Dniepr.
Quels livres lire pour aller plus loin sur l'histoire de Kyiv ?
Il existe plusieurs ouvrages de référence accessibles en français sur l'histoire de l'Ukraine et de la Rus' de Kyiv, ainsi que des recits de voyage classiques sur la ville. Sans recommander un titre précis, nous suggerons de chercher des ouvrages publies après 2014 - et surtout après 2022 - pour beneficier des avancees historiographiques recentes, qui ont notablement reequilibre la lecture sovietique de l'histoire ukrainienne. Le complement naturel a cette interview est aussi notre cluster voyage en Europe orientale pour le contexte regional plus large.